Je voudrais que ma paume vienne se poser sur votre main tendue, sans crainte de me salir ni de vous subir; je voudrais enserrer vos doigts dans une prison d'amour, retrouver l'émotion à serrer la main de son petit enfant. Vous aurez cinq, vingt, cinquante, soixante-dix ans, vous serez celle que l'on n'abandonne jamais.
Vous resterez immobile, vous n'aurez pas un regard dessous vos voiles, ne bougerez pas un cil sous votre tas de tissus, vous n'y croirez pas. Et vous aurez raison. Parce que moi non plus je ne bougerai pas.
Je triture le silence, je l'épluche, je le fais parler. J'écris les yeux baissés, l'âme prise, à une immense distance de l'existence, vous, Madame.
La pauvreté à hauteur des yeux, le quotidien de nos enfants
Quand Isabelle Desesquelles parle des mendiants, des pauvres qui errent dans les rues à quémander pièces, nourriture ou même un regard, c'est avec une totale franchise et un regard plutôt objectif qu'elle analyse cette triste situation en parlant de ces gens, qui hantent les trottoirs des villes, se déplaçant uniquement pour tendre une main aux passants ou pour changer de trottoir après avoir reçu l'ordre de ne pas rester là. Ces gens, qui attendent assis sur le sol qu'on daigne leur donner de quoi survivre, ces gens qui crient leur pauvreté à hauteur de figure de nos enfants. Ces gens, au parcours chaotique, ces gens à qui la chance n'a pas souri, ces gens que l'on fait mine d'ignorer, car donner à tous serait difficile, donner à un seul serait injuste, ces gens qui nous hantent car la honte nous submerge lorsque nos enfants nous demandent pourquoi le Monsieur est sale, pourquoi il tend la main, pourquoi il se précipite aux vitres des voitures à l'arrêt, pourquoi on presse le pas et pourquoi on fait semblant de ne rien voir.
Un roman qui crie à l'injustice et à l'impuissance
"Les âmes et les enfants d'abord" c'est un récit sur cette injustice que l'on ressent face à de telles conditions de vie mais aussi sur la colère qui nous habite car cette pauvreté, nous ne voulons pas la voir et pourtant elle s'impose à nous. Dans ce roman, elle s'impose à la narratrice à travers la silhouette sale et pustulante d'une dame sans âge devant la basilique Saint Marc. D'elle, on ne voit qu'une main tendue sous un tas de chiffon. Pourquoi, alors qu'elle s'apprêtait à passer un moment avec son fils, cette femme ose t-elle imposer l'image de sa déchéance à hauteur des yeux du petit garçon. Pourquoi, à l'âge de l'insouciance, le malheur lui saute t-il à la figure, comme s'il était pressé de se faire connaître. Comment expliquer à son enfant que oui c'est triste mais que non, on ne fera rien, ou si peu. Isabelle Desesquelles aborde sans tabou, le cas des sans-abris, les bandes organisées, l'enrôlement des enfants dès leur plus jeune âge, la médisance des gens, l'injustice quand "Liberté, égalité, fraternité", ne s'applique pas à tous.
"Les âmes et les enfants d'abord", un roman osé mais d'une triste réalité
C'est un court roman poignant, écrit avec beaucoup de délicatesse malgré cette lucidité qui agresse à la manière d'une lumière trop vive. J'ai beaucoup aimé la façon dont la narratrice s'adresse à cette pauvre femme de Venise. En la nommant "Madame", elle la fait vivre, lui donne une âme, la considère. C'est à une personne qu'elle s'adresse et non pas à une image souillée recroquevillée sous un parvis. En la nommant "Madame", c'est à tous ces exclus de la société qu'elle parle, ceux que nous croisons au quotidien avant de passer notre chemin et de passer à autre chose.
Un roman très bien écrit que je trouve assez osé, courageux, mais tellement vrai.
"Les âmes et les enfants d'abord" d'Isabelle Desesquelles
Paru le 14 janvier 2016 aux éditions Belfond
ISBN-13: 978-2714471024
112 pages
10.00€
L'auteur :
Isabelle Desesquelles a été libraire à Toulouse et a fondé une résidence d'écrivains, la maison De Pure Fiction. Après Les Hommes meurent, les Femmes vieillissent (Belfond, 2014), sélectionné pour le Femina et vendu à plus de 10 000 exemplaires, Les âmes et les enfants d'abord est son neuvième livre.
/image%2F1206429%2F20151213%2Fob_c77c84_declaration-universelle-des-droits-de.jpg)
Déclaration universelle des droits de l'homme illustrée - Que lire ?
Personne ne peut transférer à autrui son droit naturel, c'est-à-dire sa faculté de raisonner librement et de juger librement de toutes choses; et personne ne peut y être contraint. C'est pourq...
http://que-lire.over-blog.com/2015/12/declaration-universelle-des-droits-de-l-homme-illustree.html
