L'expression du jeune homme, Google Circus, était une drôle de métaphore mais disait bien l'enchantement apparent du média numérique, dans lequel nos recherches sont anticipées en temps réel de façon personnalisées par Google d'abord, puis par les journalistes ensuite. Mais comment les journalistes s'étaient-ils laisser berner par cette farce ? Eux qui choisissaient si souvent leur métier par vocation et portaient en haute estime leur mission, étaient-ils conscients de mettre les pieds dans une telle Googlerie ?
Un essai sur le métier de journaliste à l’ère du numérique
Et quel essai ! Dans « Les journalistes se slashent pour mourir », Lauren Malka nous livre une vraie réflexion sur l’évolution du métier de journaliste à l’ère du numérique. Le métier a-t-il tant changé que cela ou les jeunes journalistes n’auraient-ils pas tendance à idéaliser ce métier en lui imaginant un passé uniquement glorieux ? L’ère du tout papier était-elle réellement celle du journalisme d’investigation, d’ailleurs ce type de journaliste a-t-il tout à fait disparu aujourd’hui ?
Qu’est-ce qu’être journaliste à l’ère du numérique ?
Est-ce toujours écrire des articles à plus-value pour le lecteur ou est-ce uniquement une course effrénée au référencement imposée par Google ? Le journaliste numérique doit-il se plier aux règles de la rédaction web, suivre les consignes de consultants peuplant les rédactions et passant leur temps à prêcher la parole Googleïenne ?
Plus que le contenu, un texte bien rédigé peut-il se résumer à 300 mots comprenant 1 titre entre 5 et 8 mots contenant un mot clé qui lui-même devra se retrouver 5 fois dans l’article en plus de deux ou trois variantes, article divisé en 2 ou 3 paragraphes de 70 mots chacun et qui devra comporter une méta description entre 10 et 15 mots et être suivie d’une introduction de plus ou moins 30 mots ?
Un bon article serait-il plus régi par des règles typographiques ou des mises en forme destinées à être bien vues par le roi Google que par la qualité de l’écriture et de la recherche ? Pas tout à fait, car si les sites gratuits produisent des articles dont le seul but est de générer des vues, d’autres publications parfois payantes, mais ayant une partie de leur publication en lecture libre publient des articles de qualité digne du plus grand intérêt.
Ce que le lecteur veut, Google le lui donne !
Au fond de quoi se plaint-on ? Google analyse et met à jour presque en temps réel une liste des sujets les plus recherchés par les internautes. Les journalistes puisent dans cette liste pour traiter les sujets brûlants, ceux qui vont générer des vues. Doit-on les blâmer vu qu’ils produisent des textes sur des sujets qui intéressent les lecteurs. Faut-il s’étonner si en mai 2016, on nous a assommés d’articles sur le divorce de Johnny Depp et si en juin nous n’avons pu échapper à l’Euro 2016 ? N’avons-nous pas cliqué nous aussi sur ces articles ? Inconsciemment, n’avons-nous pas demandé aux journalistes ou rédacteurs web de produire du texte sur ces sujets vu que se sont ceux qui remportent le plus de succès ? Alors, le journalisme d’avant était-il si différent ? N’avait-il pas vocation à traiter lui aussi les sujets « brûlants » ?
Mon avis sur « Les journalistes se slashent pour mourir »
Un essai clair et très bien rédigé dont le sujet me passionne vu que je suis rédactrice web. Je ne suis pas journaliste, mon métier consiste à rédiger des textes en suivant un cahier des charges précis à la demande d’un client. J’ai appris à maîtriser les règles de l’écriture web pour plaire à Google, mon métier, c’est ça, je ne suis pas journaliste. L'une des phrases de ce livre qui résume bien la situation est : Ne dites pas à ma mère que je travaille sur le web, elle croit que je suis journaliste ! Je pense que le vrai journaliste n’a pas de crainte à avoir, dans le livre de Lauren Malka, il y a un passage très intéressant sur « La Gazette » de Théophraste Renaudot, premier journal de France. Lui-même s’interrogeait déjà sur comment élargir son lectorat. On est en 1630 et force est de constater que l’analyse marketing existait déjà.
Comment plaire au plus grand nombre ? Une guerre des chiffres et des lettres comme l’explique Lauren Malka qui trouvera une solution en 1836, par la solution de « La Presse », premier journal à vivre de ses encarts publicitaires. L’enjeu, trouver le point d’équilibre entre le prix de l’abonnement suffisamment bas pour que le journal se vende bien et des rentrées publicitaires suffisantes pour pouvoir maintenir un prix d’abonnement bas amenant un grand nombre de lecteurs.
S’il faut que les articles destinés au web soient optimisés pour que la lecture sur écran ou sur portable soit agréable, internet n’a pas influencé nos goûts et nos centres d’intérêt. Tout au plus, en a-t-il créé de nouveaux, liés aux nouvelles technologies.
Un essai à lire par tous les passionnés du web pour s'immerger dans un monde où le bon et le moins bon s'additionnent mais ne s'annulent pas.
J’ai apprécié cette lecture qui entre dans ma catégorie coup de cœur pour :
— L’analyse entre le passé et le présent du métier de journaliste
— La façon dont a été traité le sujet, une correspondance entre un jeune « naïf » et un historien
— Le sujet d’actualité
— La fluidité du récit qui facilite la lecture et la compréhension
— Les références aux prémices du journalisme
"Les journalistes se slashent pour mourir" de Lauren Malka
Paru le 21 avril 2016 aux éditions Robert Laffont
Collection : Nouvelles Mythologies
ISBN-13: 978-2221137055
168 pages
10.00€
L'auteur :
Âgée de trente-deux ans (en 2016), Lauren Malka est diplômée du CELSA (École des hautes études en sciences de l'information et de la communication, département de l'université Paris IV-Sorbonne). Elle collabore notamment au Magazine littéraire et au Figaro Magazine, ainsi qu'à l'émission « Au fil de la nuit ».
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